LA LONGUE DURÉE

 

 

 

On nous accusera, je vois ça d’ici, mais il faut accepter le risque et cette brève histoire du tout n’a pas d’autre ambition que d’être d’abord un roman – et le plus prodigieux de tous –, de prendre les hommes pour référence et pour le but de l’univers. Plaidons coupable. À nos yeux au moins, à nous qui sommes des hommes, le monde a été fait pour nous. Dans une des religions dominantes de notre temps, Dieu se fait homme pour régner sur le monde. On pourrait écrire – beau sujet ! – une brève histoire du tout vue du côté de l’être. Il y faudrait beaucoup de talent, ou une espèce de génie. Ou un culot d’enfer. Nous sommes des hommes noyés dans le temps et nous nous contentons de regarder de l’intérieur et d’en bas le tout que nous décrivons.

La présente histoire est écrite par un individu donné, dans une société donnée, à un moment donné. Dans un ou deux millions d’années, notre image aura subi de telles transformations que personne ne peut imaginer ce que seront alors les rapports du monde et de l’homme. Pour nous, en tout cas, au temps de Descartes et de Spinoza, de Kant, de Hegel, de Newton et d’Einstein, tous fils d’Eschyle et de Sophocle, de Platon, d’Aristote, l’homme est, sinon le centre de l’univers, du moins sa référence. Le tout ne prend un sens que par l’homme qui le contemple et s’efforce de le comprendre.

Nous avons déjà indiqué que, pour nous, le tout existe et qu’il n’est pas une illusion inventée par chacun d’entre nous.

Mais aussi qu’il n’existe que parce que nous le pensons. Le Soleil et la Lune et l’Himalaya et la Méditerranée traîneraient quelque chose de misérable qui relèverait à peine de l’existence si nous n’étions pas là pour les nommer et leur permettre d’atteindre à la dignité d’un objet du savoir.

L’intéressant, le troublant peut-être, est qu’il faut quinze milliards d’années pour que l’homme pointe le bout de son nez. Quinze milliards d’années où le tout n’a aucun sens, puisque ce sont les hommes qui le lui donnent, et où il flotte sans savoir, sans conscience de lui-même, sans la moindre signification, sans personne pour le connaître. Sur ces quinze milliards d’années, onze milliards d’années ignorent jusqu’à la vie. Ce ne sont qu’explosions d’énergie, rayonnement, tourbillons de matière, états gazeux, soupe primitive, combinaisons de physique et de chimie sans fin. On peut soutenir qu’il s’agit de la lente préparation des conditions nécessaires à la naissance de la vie. Mais comment ne pas s’étonner de la longue durée nécessaire pour que, par un miracle presque aussi incompréhensible que la Création elle-même, jaillissent enfin l’étincelle de la vie, puis celle de la pensée ? Cette longue durée est un argument très fort pour ceux qui voient dans le hasard et la nécessité les architectes du tout : ils nous assurent qu’en quinze milliards d’années même un singe fou qui taperait au hasard sur le clavier d’une machine à écrire pourrait produire quelque chose comme le début de l’Énéide ou un sonnet de Baudelaire. Il semble bien en même temps – est-ce une illusion d’après coup ? – que tout soit comme attiré par un aimant invisible vers la vie et vers l’homme. Le Moïse de Michel-Ange, Le Messie de Haendel, la relativité restreinte et généralisée pataugent déjà en secret dans la soupe primitive. Peut-être pourrait-on parler, en termes de nouveau outrageusement poétiques, de l’infinie patience de l’être ? Minerve est flanquée d’une chouette, symbole du savoir et de la conscience : l’oiseau de Minerve se lève tard sur le monde. Habitué de longue date à la solitude et à l’éternité, l’être n’est pas pressé. Il laisse les choses, ça ne mange pas de pain, aller leur chemin et leur train : dix milliards d’années pour établir à leur place et sur leurs trajectoires le Soleil, et la Terre, et la Lune. Et puis les événements s’accélèrent et prennent un rythme endiablé : un milliard d’années suffit – une paille, un coup de vent – pour que sur cette Terre fraîche et nouvelle apparaisse une petite chose minuscule, insignifiante, vaguement autonome bien sûr, mais à laquelle. aucun observateur des formidables révolutions qui s’étaient produites dans le tout depuis tant de millénaires n’aurait prêté la moindre importance : la vie.

Ces choses-là se passaient il y a quatre milliards d’années.

Parce qu’il faut encore quatre milliards d’années pour que de la vie sorte un homme. Trois milliards et demi d’années où toute vie se passe sous l’eau. Et cinq cents millions d’années où elle se déploie sur la terre ferme – ou dans l’air depuis cent cinquante millions d’années – et où elle aboutit aux primates qui donnent naissance à l’homme. Après, ça va très vite et de plus en plus vite : des australopithèques à l’homme de Néandertal, de l’homme de Néandertal à l’homme de Cro-Magnon, de l’homme de Cro-Magnon à Abraham, à Érasme, à Wagner, à Silly, à vous et à moi, il ne faut qu’un souffle, un éclair, presque rien.

On se demande ce qui se passera dans quatre ou cinq milliards d’années. L’idée que nous, tels que nous sommes, puissions être le but et le sens de ce tout risque de paraître insensée. Si l’être vivant se modifie autant dans les quatre milliards d’années à venir qu’il s’est modifié dans les quatre milliards d’années écoulées – et l’accélération de l’histoire a de bonnes chances d’entraîner des modifications beaucoup plus nombreuses et beaucoup plus rapides –, l’homme d’aujourd’hui apparaîtra demain comme quelque chose de risible et d’aussi primitif que l’algue bleue pour nous. À moins qu’aux yeux émerveillés et noyés de nostalgie de ceux qui viendront après nous dans quelques milliards d’années, et qui seront répandus dans toute notre Galaxie et peut-être déjà dans d’autres galaxies, la vie sur la Terre et la condition de l’homme telle que nous la connaissons aujourd’hui n’évoquent, dans un brouillard lointain plus qu’à demi effacé, une sorte de paradis terrestre et de légende évanouie et dorée où il sera bien difficile, pour les savants de l’époque, de distinguer le vrai du faux et la réalité de l’imagination ou de l’affabulation poétique.

Comme les grands espaces, la longue durée réduit à l’insignifiance notre vie de chaque jour. « Ce matin, écrit Cioran, après avoir entendu un astronome parler de milliards de soleils, j’ai renoncé à faire ma toilette : à quoi bon se laver encore ? » Que peut bien peser un individu, aux prises avec ses soucis quotidiens, au regard de la musique des sphères et de la danse rituelle des astres, au regard de tant de milliards d’années qui ont mené jusqu’à nous, au regard des milliards d’années qui nous attendent encore ? La réponse est miraculeuse : un homme tout seul vaut le tout, un homme tout seul pèse plus que l’univers entier.

Quand l’astrophysicien a fini de contempler ses astres à des millions d’années-lumière, quand le géologue a fini de classer ses fossiles et de les caser tant bien que mal dans les millions de siècles écoulés, ils rentrent chez eux où les attendent une femme – ou un mari –, un bon repas, un lit plutôt confortable, des ambitions de carrière, des rhumatismes et des impôts. De grandes espérances peut-être aussi. Et l’idée qu’ils ont d’eux-mêmes. Le tout est ainsi tissé que des attachements innombrables et privés relient l’individu à l’univers et font passer la vie de chacun avant la fascination des grands espaces ou de la longue durée, avant l’absorption dans la contemplation des mystères de l’espace et du temps. Eschyle meurt, dit-on, assommé par une tortue qu’un aigle aurait laissé tomber du ciel. Une promenade au grand air, un crâne chauve, les serres fragiles d’un aigle, une carapace de tortue jouent un plus grand rôle dans le destin d’Eschyle que les milliards d’années amassées par le tout. La Terre est très loin d’être le centre de l’univers. Mais chacun de nous et ce qu’il croit, chacun de nous et ce qu’il fait est le cœur brûlant du tout.

Presque rien sur presque tout
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